Par Sylviane Lopez – Psychopédagogue, docteure en sciences de l’éducation et de la formation
En tant que psychopédagogue, mon travail auprès des enfants, des adolescents et de leurs familles m’amène à explorer les territoires sensibles de l’agir, du langage corporel, des émotions qui débordent, et des paroles qui cherchent encore leur forme. Depuis plusieurs années, mes recherches s’inscrivent dans une perspective énactive : je m’intéresse à la manière dont l’activité prend sens dans l’expérience vécue, comment les jeunes, en situation, construisent leur compréhension du monde, d’eux-mêmes et des autres.
Dans cette démarche, la lecture de l’article consacré à Serge Lebovici, figure majeure de la clinique psychanalytique du bébé m’a interpellé. À travers des concepts comme le contre-transfert corporel, les proto-représentations, ou encore l’enaction métaphorisante, son approche nous invite à considérer le thérapeute non comme un simple interprète, mais comme un acteur corporellement engagé dans une relation vivante, sensible, transformante.
Dans cet article, je vous propose une lecture commentée de ces concepts-clés, en les mettant en dialogue avec ma propre pratique psychopédagogique, à la croisée de la recherche en sciences de l’éducation, de la psychologie de l’activité, et de la clinique de terrain.
Voici les références de l’article en question :
Missonnier, S. (2025). Chapitre 4. De l’enaction dans la consultation thérapeutique chez Serge Lebovici au contre-transfert corporel. Dans J. Boutinaud Image du corps : quelles cliniques ? : Du coprs du patient au corps du clinicien (p. 45-60). In Press. https://doi.org/10.3917/pres.bouti.2025.01.0045
Le regard qui fait exister : Winnicott, Lebovici… et l’espace d’émergence du Soi
Serge Lebovici (SL par la suite), à la suite de Winnicott, rappelle que le bébé ne se développe pas seul, mais dans le regard d’un autre. Le visage de la mère ou du père, du thérapeute, de tout adulte significatif devient miroir vivant dans lequel l’enfant se découvre, se structure, s’éprouve.
Dans mes accompagnements, je retrouve ce même principe : l’enfant ou l’adolescent ne peut penser son expérience que lorsqu’un espace d’écoute lui permet de s’y refléter. Mon rôle, comme celui du thérapeute évoqué par SL, n’est pas de diagnostiquer de l’extérieur, mais de me laisser traverser par ce que vit l’autre, de faire résonner ce qu’il dit… et ce qu’il ne dit pas encore.
Enaction et corporéité : accompagner par la présence incarnée
SL développe une idée qui me parle particulièrement (voir ma thèse) : l’enaction métaphorisante. Il ne s’agit pas ici d’interpréter les faits ou les émotions, mais de répondre corporellement, affectivement, à ce qui se joue dans l’instant, d’agir avec l’enfant dans une forme de présence pleine et engagée.
Dans mes entretiens, notamment ceux fondés sur l’explicitation de moments vécus, je cherche à retrouver cette posture : me laisser affecter par l’autre, repérer le moment sacré où une bascule est possible, où une compréhension nouvelle peut émerger.
C’est dans la justesse du moment que le sens advient — et non dans la correction d’un raisonnement ou l’application d’un protocole.
Contre-transfert corporel et réception sensible de l’expérience
SL ne parle pas simplement d’écoute, mais d’un contre-transfert corporel : le thérapeute ressent dans son propre corps l’expérience de l’enfant, au point de vivre ce qu’il appelle une hystérisation métaphorisante. C’est une manière de dire que le corps du praticien devient canal de traduction de ce que l’enfant ne peut pas encore dire.
Dans ma pratique, cela prend la forme d’une attention fine à mes propres états internes : que se passe-t-il en moi quand cet enfant raconte son agacement ? Pourquoi ai-je cette tension dans le ventre quand il évoque sa solitude ? Suis-je en train de recevoir quelque chose qu’il me transmet sans le savoir ?
Ce niveau de perception me permet d’adapter ma posture, de proposer une métaphore, une reformulation ou une respiration, qui vient répondre au langage du corps de l’enfant, sans l’interpréter de manière surplombante.
Proto-représentations et verbalisation de l’expérience
Les proto-représentations, chez SL, désignent ces formes précoces, floues, affectivement chargées, qui précèdent les mots mais structurent déjà la pensée. C’est à partir de ces formes que le bébé ou le sujet en souffrance commence à faire du sens.
Dans l’entretien d’explicitation (Ede), je m’efforce d’aider le jeune à retrouver ces moments de genèse de l’agir : et quand tu fais ce que tu dis qu’est-ce qui est important pour toi ? À ce moment où tu as compris à quoi tu fais particulièrement attention ? En même temps que tu comprends tu fais quoi ? Ces questions aident à faire émerger ce que je pourrais appeler la mémoire du corps pensant, ce savoir faire pré-réfléchie qui soutient l’action.
Le but n’est pas de corriger une erreur, mais de retrouver la cohérence du vécu, pour que l’enfant ou l’adolescent puisse se réapproprier son expérience et en tirer des ressources.
Position de tiers, narration et transformation
SL évoque souvent la position du thérapeute comme celle d’un tiers narrateur. Non pas un narrateur neutre, mais un acteur capable de symboliser la situation vécue, d’en proposer une mise en récit métaphorisante qui permet à chacun des membres de la triade parent-bébé de se repositionner.
Dans ma pratique, je me retrouve dans ce rôle. Lorsque j’accompagne un adolescent qui doute, une enfant qui déborde, ou des parents épuisés, je cherche à ouvrir un espace de narration partagée, où chacun puisse entendre une histoire possible de ce qu’il vit.
Cette narration est incarnée, affective, jamais abstraite. Elle passe par des images, des gestes, des silences, des symboles. C’est cette fonction de symbolisation en situation qui me semble rejoindre pleinement SL.
Une pédagogie incarnée, vivante, sensible
Lire Serge Lebovici, c’est se rappeler que l’enfant est un sujet en devenir, mais qu’il ne peut advenir que dans l’accueil sensible d’un autre. Son corps parle, son affect déborde, et nos réponses – verbales ou non – façonnent en retour son monde intérieur.
Dans ma démarche psychopédagogique, je m’efforce de créer des espaces d’enaction, où le vécu peut se dire, où les gestes trouvent un écho, où le langage corporel est entendu, reconnu, et peu à peu mis en mots.
L’entretien d’explicitation, les outils d’analyse de l’activité, les défis de prescription que je propose aux familles ne sont pas des méthodes figées : ce sont des supports à une rencontre. Une rencontre avec soi, avec l’autre, avec le monde.
Et cette rencontre, comme l’écrivait Winnicott, est toujours à la fois fragile, précieuse… et profondément transformative.
Si vous souhaitez en savoir plus sur mon approche ou découvrir les outils que je propose aux familles et aux professionnels, n’hésitez pas à parcourir le reste du blog ou à me contacter directement.
